L'histoire de la fonction publique française suit largement celle de l'État. Les pouvoirs publics, dès l’Ancien régime, ont nécessairement eu besoin d’agents pour faire exécuter leurs décisions. Progressivement, des « corps administratifs » se sont constitués et spécialisés dans la gestion des affaires publiques. Ce personnel, chargé de missions de service public, fortement attaché à État, va voir ses conditions d’emploi se perfectionner avec le temps.
L'Ancien régime marque les balbutiements de l'organisation de ce que l'on qualifiera bientôt de « fonction publique », grâce à l'institutionnalisation de la relation d'emploi, particulière, entre État (et autres personnes publiques) et certains individus, chargés d'accomplir pour son compte des fonctions d'intérêt général. L'assimilation trop flagrante entre la personne du Roi et État conduit, lors de la Révolution française, à la fin du XVIIIème siècle, à la recherche d'un nouveau système, fondé sur la reconnaissance, au contraire, d'un lien direct entre les agents publics et la Nation qui va désormais incarner la souveraineté. Paradoxalement, peu de temps après, Napoléon, qui se présente comme l'héritier des principes de la Révolution, va largement remettre ceux-ci en cause. Sa volonté de mainmise sur l'Administration le conduit à revenir à certains principes classiques d'organisation administrative, qui ont fait leurs preuves. Après une période de relative stabilité, qui se traduit sous la Restauration et la Monarchie de Juillet par une sédimentation des règles relatives aux agents publics, la IIIème République va s'attacher à essayer de formaliser diverses garanties propres à ce salariat d'un type particulier. Malgré ces efforts, le droit de la fonction publique n'a toujours pas trouvé son unité. La première tentative d'élaboration d'un statut général de la fonction publique n'est en effet consacrée que sous le régime de Vichy.
C'est l'immédiat après-guerre qui consacre une vision moderne de la gestion de la fonction publique, désormais juridiquement unifiée par un statut législatif qui définit les droits et les obligations des fonctionnaires de l'État. Mais l'interventionnisme public, doublé d'une réorganisation en profondeur de la carte administrative, conduit petit à petit à la nécessité de la reconnaissance de particularités d'emploi de certains agents publics. C'est au début des années 1980 que la fonction publique voit enfin sa structure modernisée, grâce à la consécration d'un statut véritablement général, et à la reconnaissance de trois branches distinctes : la fonction publique de l'État, la fonction publique territoriale et la fonction publique hospitalière.
Section 1 : L'Ancien Régime
Sous l'Ancien régime, il n'existe pas de véritable fonction publique, en tout cas comme on l'entend aujourd'hui (cf. leçon 2). On peut donner deux raisons à ce phénomène : tout d'abord le roi n'accepte pas de se départir d'une part de son pouvoir ; d'autre part les services publics ne sont pas suffisamment développés pour nécessiter le recrutement organisé d'agents. Ceci étant, l’entourage du roi, formé notamment de juristes, se développe, et forme progressivement une structure permanente dédiée à la gestion des affaires publiques. Ainsi, depuis Philippe Le Bel (1285-1314), la monarchie se renforce et fait appel à un nombre grandissant d'agents.
Caricature intitulée 'Le peuple sous l'ancien régime' représentant le roi Louis XVI, un évêque et un membre de l'aristocratie équestre sur le dos d'un homme, représentant le peuple, qui a les yeux bandés et dans les chaînes, forcés de ramper sur ses mains et genoux. Source : World History Archive / Alamy Banque D'Images.
L'office est le prototype de la fonction publique classique. Parallèlement, la Commission tend à se développer.
§1 : L'Office
La multiplication des services publics va conduire à l'apparition d'une nouvelle catégorie d'agents publics, à savoir les officiers. On peut affirmer qu'il s'agit des premiers fonctionnaires indépendants du pouvoir royal. Leur nom s'explique par le fait qu'ils sont titulaires d'un office, fonction publique (en réalité une dignité personnelle) pourvue par le Roi, rémunérée par des gages complétés par une taxe sur certaines opérations qu'ils réalisent.
Les officiers obtiennent progressivement, tout au long de l'Ancien régime, un statut qui définit leurs droits et obligations : ils sont nommés par le roi au moyen de lettres de provision d'office. Celles-ci déterminent leurs attributions de façon précise. Surtout, ils sont inamovibles à compter de 1467 (avec la déclaration du 20 octobre 1467 par laquelle Louis XI s'interdit toute mutation ou destitution d'officier. Aujourd'hui, la fonction publique s'en inspire avec le système de la titularisation). Le Roi confère l'office au moyen d'une lettre de provision (il en garde donc, juridiquement, en quelque sorte, la nue-propriété, et n'en cède que l'usufruit). Les officiers présentent deux particularités importantes :
- le système de la vénalité de leurs charges (les fonctions sont monnayables). L’office est une charge détenue à titre personnel. Ce principe permet à la monarchie de contrôler indirectement les titulaires des charges car certaines conditions sont requises à leur obtention : une condition de diplôme universitaire est nécessaire, ainsi qu'un examen de moralité. La quasi-propriété sur les charges permettait au Roi d'obtenir une certaine fidélité des officiers, même si celle-ci s’efface progressivement. C’est un système qui s’oppose à celui fondé sur le mérite ;
- les charges deviennent héréditaires, avec le temps : à compter du début du XVIIème siècle : ce principe a été introduit en France par l'arrêt en Conseil d'Etat du 7 décembre 1604 (et la déclaration du 12 décembre du roi Henri IV) admettant la transmission de charge (resignatio in favorem) : moyennant une « Paulette » (du nom de son créateur, Charles Paulet) représentant le soixantième du prix de l'office, versée chaque année, l'agent bénéficie du droit de transmettre sa charge à ses héritiers. L'office peut aussi être héréditaire au sens strict : il se transmet sans que le Roi ne donne provision au preneur, moyennant un droit de mutation de 10 %. Leur indépendance par rapport au pouvoir royal résultait de l'obligation de rachat de leur charge par les pouvoirs publics, en cas de destitution. De façon traditionnelle, deux offices utilisaient ce système : les Finances (receveurs) ou encore les fonctions de juge (des Parlements – non soumis à approbation royale -, ou encore des juridictions inférieures : les baillis, représentants locaux du pouvoir central chargés de fonctions judiciaires, étaient aidés dans leur ressort géographique par des lieutenants, qu'ils choisissaient librement, sénéchaussées équivalent, dans le Sud, des bailliages, présidiaux, prévôtés...). La fin de l'Ancien Régime marque le déclin des officiers, trop attachés à la défense de leurs privilèges corporatifs. Ils étaient néanmoins quelque 60000 à la fin du XVIIIème siècle.
§2 : La Commission
La commission est une solution juridique novatrice, qui développe une notion plus moderne d'Administration, conçue comme un instrument d'exécution de la volonté des pouvoirs publics. Différents agents publics sont issus de ce système : les commissaires, mais on peut aussi y rattacher, plus ou moins directement les commis et les fermiers.
A - Les commissaires
Les commissaires sont les premiers « hauts fonctionnaires » français, chargés en principe de fonctions financières. Ils sont investis par des lettres de commission qui définissent leurs pouvoirs et leurs attributions. Par ce moyen, le souverain dispose d'agents qui lui sont soumis, contrairement aux officiers.
Les commissaires sont nommés par le Roi, qui peut les révoquer à tout moment.
Rq.Ils ont des missions au niveau local, principalement dans le domaine financier. Ils ne sont pas propriétaires de leur charge. Par exemple les receveurs de tailles : cf. Ordonnance de juillet 1493 de Charles VIII.
Ils se sont multipliés à compter du XVIIème siècle. Leur rémunération provient de la Couronne. Les commissaires verront leur influence grandir progressivement au détriment des officiers. Ils marquent la professionnalisation de la fonction publique, et son rattachement à une conception « exécutive ».
Ex.On peut en donner différents exemples : contrôleur général des finances ; certains membres du Conseil du Roi ; gouverneur de province (leurs attributions sont triples : chef militaire de la province, lieutenants-généraux placés au-dessus de tous les autres officiers royaux de la circonscription, ce sont eux enfin qui disposent de la force publique), ambassadeur, Garde des Sceaux.
Le commissaire marque un progrès intéressant par rapport au système de l'Office : on passe d'une conception judiciaire de l'action des pouvoirs publics, à une conception « exécutive » des volontés du pouvoir souverain, conception plus moderne de l'Administration.
Il développe l'idée de pouvoir hiérarchique. Institution bien connue, l' « Intendant de Justice, Police et Finances » est un commissaire compétent à l'échelle d'une circonscription administrative (la « généralité » pour exécuter la politique du Roi.
B - Les commis
Le commis est le signe du passage à une fonction publique plus moderne, à caractère « bureaucratique » (au sens wébérien du terme : il s'agit d'un mode d'organisation rationnelle d'une organisation).
La catégorie des commis émerge plus tard, courant XVIIIème siècle, lorsque l'Administration se structure et voit croître ses besoins en personnel. Le commis est nommé et révoqué, en principe, par le chef de service. Souvent entré en « surnuméraire », il peut espérer devenir « premier commis » à l'issue de sa carrière, entièrement développée au sein d'une hiérarchie développée en grades. Si le surnuméraire travaille sans aucune rémunération durant une période variable considérée comme un stage (de plusieurs mois à plusieurs années), le commis est rémunéré par un traitement, et bénéficie d'une pension de retraite. Malgré la Révolution, ils continueront à bénéficier de certaines garanties intéressantes : stabilité de la carrière. Mais certaines pratiques discutables perdurent : favoritisme, népotisme.
C - La Ferme
La Ferme, apparue sous le règne de Philippe le Bel (1285-1314), qui avait besoin d’une administration afin d’assurer son pouvoir sur un vaste territoire, constitue un cas bien connu : le Roi confiait à un particulier (ou une société) par contrat (affermage) le recouvrement de certains impôts (la Traite, la gabelle, la taille) ou revenus du domaine, en contrepartie d'un loyer annuel et forfaitaire. Elle compta au maximum 60 membres. La « nomination » relevait du ministre des finances.
Système proche du contrat de concession de service public, la Ferme, ou plus précisément la « Ferme générale », créée en 1726, a conduit à de graves abus, les fermiers prélevant beaucoup plus d'impôts que prévu. Les receveurs (généralement titulaires d'un Office) reçoivent les sommes prélevées par les fermiers. La Ferme (en 1790) et l'Office furent supprimés à la Révolution française.
La fin de l'Ancien Régime marque cependant une fracture entre la haute fonction publique, devenue complètement fermée, et la base de la fonction publique, qui ne peut plus envisager d'accéder aux postes de responsabilité.