
Paradoxalement, la dramaturgie d’une affaire judiciaire, souvent propre à déchaîner les passions du public - et par suite promesse de succès commercial - constitue rarement le propos central du film de procès.
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Genre initié par André Cayatte dans les années 1950 dont l'intrigue s'articule essentiellement autour d'un procès inventé dont on suit linéairement les différentes étapes, ces films constituent un genre cinématographique à part entière.
Mais le procès permet aussi l’expression de questionnements moins médiatisés, plus confidentiels et qui concernent le lien particulier, qui existe entre un plateau de tournage et un prétoire. Un lien intime tant l’audience judiciaire dans son dispositif se prête à la scénographie. Intime, aussi et surtout - et la question a été moins explorée - parce que le prétoire, comme le plateau de tournage, est un lieu de création fictionnelle.
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Il y a entre « les règles du jeu théâtral et celles de l'instance judiciaire » une « antique complicité », Gérard Soulier, « Le théâtre et le procès », Droit et société, 17/18-199, p. 9.
Sur les liens entre le procès et le théâtre, on consultera aussi : Laurent Bove (dir.), Justice et théâtre, Éd. Quintette, 1991 ; G. Balandier, Le pouvoir sur scènes, Paris, Balland, 1992 ; S. Zientara-Logeay, « La théâtralité du procès pénal : entre archaïsme et modernité », Le rituel du procès d'hier à aujourd'hui ou la théâtralité de la justice en question, mis en ligne le 08 février 2013 ; Christian Biet, Laurence Schifano (dir.), Représentations du procès. Droit, littérature, cinéma, Coll. « Représentation », Université Paris X-Nanterre, 2003.
Sur la question du prétoire comme lieu de création, Goedert Nathalie, « Le bonheur en procès », Les lieux du bonheur, approches littéraires, nouvelles recherches sur l'imaginaire, Anne-Rachel Hermetet, Frédéric Le Blay, Frédérique Le Nan (dir.), PUR, novembre 2022, p. 103-129.
Cette forme de censure a sans aucun doute aiguisé la créativité de réalisateurs soucieux de questionner cette interdiction en la mettant en scène. Par le jeu de la mise en abyme, qui procède comme un jeu de miroir, ils parviennent non seulement à rendre compte cinématographiquement d’un interdit qui les contraint et les agace mais, comme s’ils cherchaient à reprendre une place qu’on leur refuse dans les prétoires, ils s’aventurent également à traiter du rapport que l’institution judiciaire entretient avec les images.
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Hendrick van Gorp et al., Dictionnaire des termes littéraires, Honoré Champion, 2005, p. 8 : La mise en abyme est un terme provenant du vocabulaire héraldique où « une figure est dite en abyme lorsqu'elle est placée au cœur de l'écu et reproduit elle-même cet écu sous forme miniaturisée ». C'est un geste artistique dont l'effet est comparable à un miroir dans un tableau.
Section 1. Des caméras interdites
C’est par la fiction en effet que les réalisateurs prennent la liberté de faire entrer leurs caméras dans les prétoires, et ce bien avant que la loi ne les y autorise. Ils jouissent alors d’une liberté quasi totale pour concevoir leur film de procès.
Avant 2021, il n'y avait pas sur nos écrans d'image réelle du procès ; toutes nos représentations judiciaires étaient artistiques et fictionnelles. Nécessairement sensible, qu'il s'agisse d'incompréhension, de frustration, voire de colère face à une législation qui s'apparente à une forme de censure, l'artiste qui produit des images a parfois fait une place, par jeu, provocation, ou simple volonté d'information, à cette image manquante.
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Goedert Nathalie et Maillard Ninon, « Vérité judiciaire versus vérité médiatique. Les fictions du réel constituent elles une menace pour la justice ? », in Image et droit, Du ius imaginis au droit à l'image, Naïma Ghermani et Caroline Michel d'Annoville dir., Ecole française de Rome 2022, p. 229-250.

L'image d’une part indique que le cinéma est témoin de son temps - il rend compte d’une réalité législative à savoir : le temps ou la captation d’images au cours de l’audience est autorisée - et d’autre part, invite déjà à une réflexion sur la place de l’image au sein du prétoire. Qu’un réalisateur filme, dans une fiction, des photographes en train de capter « le réel » d’une audience, c’est déjà en soi une mise en abyme. Mais des réalisateurs tels que Christian Vincent dans l’Hermine (2015) et Abderrahmane Sissako dans Bamako (2007) recourent à des images plus complexes pour un discours plus lourd de sens, qu’il soit didactique chez le premier ou ironique chez le second.
§1. Le didactisme de C. Vincent
Dans l’Hermine, film de facture très classique qui s’inscrit dans la lignée des fictions réalistes de Cayatte, Christian Vincent fait de nombreuses allusions à l’image manquante.

L’image ici s’inscrit dans un discours pédagogique, descriptif, explicatif de l’audience et se place au plus près de la réalité du fonctionnement de l’institution judiciaire. Elle rend en partie compte de l’évolution de la législation car si le dessin d’audience ne date pas de 1954, il est indiscutable que l’interdiction qu’elle prescrit lui confère une place particulière dans la médiatisation des images de procès, faisant du dessin à de rares exceptions près, la seule image autorisée qui capte la réalité du procès. Cette image fixe, dans l’image en mouvement, esquissée par la légèreté du pinceau, interroge indirectement le langage filmique par une comparaison des moyens qui « donnent à voir ». Le dessin, loin du sensationnalisme, n’est-il pas propre à renforcer l’aura de mystère du lieu, à protéger sa sacralité du moment judiciaire ?
N’est-il pas plus sensible qu’un appareil d’enregistrement technique, froid, médiatique, et de ce fait plus apte à exprimer la complexité du réel ?

Dans une utilisation a minima de ses ressorts, à savoir l’image comme illustration d’un propos, la figure est facile à décoder. D’autant que C. Vincent explique, doublant le discours des images de sous-titres verbaux. L’image en effet apparaît furtivement dans le cours d’une conversation, qui se tient au café, après l’audience, entre le juge, une des jurées et sa fille.
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C'est cette dernière qui a filmé le procès, afin d'immortaliser sa mère « sur scène ». Il y a d'abord l'étonnement du juge qui comprend ce qu'on va lui montrer et qui devance par cette question :
- « Attendez, Vous n'avez pas filmé le procès ? »
- « Ho non ! Mais c'est pas possible ! »
- « Filmer un procès, mais vous savez que c'est rigoureusement interdit ! »
- La mère : « ben oui, tu l'as pas mis sur facebook j'espère ? »
- La fille : « Mais non je ne suis pas folle »
- Le juge : « ça c'est la cassation ! »
Ce que constate la mère avec une moue ennuyée : « on voit bien ! ». L’interdiction est rappelée sans solennité, dans une scène plutôt légère et gaie où l’on semble s’amuser de la spontanéité des propos d’une adolescente écervelée et juste après qu’ait été évoquée la ressemblance entre le théâtre et l’audience judiciaire. Ainsi construite, cette séquence incite à penser que la jeunesse, moins sensible que la génération antérieure au rituel du procès, et très engagée dans la scénarisation de sa propre vie grâce aux progrès du numérique, n’hésitera pas à braver l’interdiction et que sauf à s’incliner devant ces pratiques et admettre de fait son impuissance, le législateur, s’il veut encore avoir l’air de maitriser les choses, a tout intérêt à réformer une loi qui, dans les conditions actuelles, est devenue inapplicable, et sans doute aussi incomprise.
Tandis que C. Vincent dans un didactisme appuyé double les images mises en abyme d’un discours afin de mieux expliquer les ressorts de la loi, A. Sissako recourt lui aussi à la mise en abyme, non seulement pour interroger mais pour transgresser aussi l’interdiction de filmer.
§2. Le clin d'œil de Sissako
Bamako n’est pas un film de procès, c’est le film du « tournage d’un film de procès ». A. Sissako imagine en effet le procès fictif que la société civile africaine ferait à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, accusant ces institutions de politiques d’ajustement structurel assassines et les rendant responsables des maux dont souffre l’Afrique. Si l’ensemble du film est scénarisé, dialogué et confié au jeu d’acteurs professionnels, le procès est quant à lui totalement improvisé, Sissako abandonnant le soin du réalisme de la procédure, non pas à un conseiller juridique mais aux professionnels de la justice qu’il engage comme acteurs de son film, leur demandant simplement de jouer leur propre rôle. Ainsi des personnalités de la société civile défendues par de vrais avocats, se présentent devant de vrais juges pour témoigner à la barre. Tout est donc vrai dans ce procès fictif ! Un vrai tribunal, qui siège cependant dans un improbable prétoire, puisque Sissako choisit la cour d'une maison d'habitation collective au cœur de la ville malienne de Bamako.
Bamako est un film composite qui mêle, dans une même narration linéaire, plusieurs éléments qui tout en étant autonomes entrent continuellement en résonnance. Il y a d’une part plusieurs fictions enchâssées : le drame amoureux que vivent Mélé et Chaka (et avec eux les histoires de vie de leurs voisins qui habitent la même cour) doublé d’une enquête policière, le western -fiction qui passe à la télévision et que regardent les familles réunies le soir dans la cour où le procès s’est déroulé dans la journée- et la traversée du désert par un groupe de migrants qui tient lieu d’illustration d’un propos tenu à la barre par un témoin, et qui lui aussi raconte « son » histoire. Il y a surtout plusieurs films dans le film car Abderrahmane Sissako mêle tous les genres et insère, dans son film de fiction, des images captées du réel qui s’apparentent – elles en ont seulement l’apparence !- au documentaire. Des films dans le film qui portent eux aussi, par les images, un discours autonome. Nous en retiendrons deux : le film d’un tournage et le film vidéo tourné par le photographe free lance.
A - Le film d'un tournage
Sissako filme un film en train de se faire, film documentaire du procès improvisé dont il utilisera des images dans son film de fiction.


Une caméra, une perche dans le champ : ce ne peut être le hasard. Les amateurs de cinéma y verront une référence directe à L’homme à la caméra plus indirectement à la Nouvelle vague.
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L'homme à la caméra, film de Dziga Vertov, 1929. Grand classique bien connu de Sissako qui, rappelons le fait ses études de cinéma en URSS, qui s'apparente à une recherche expérimentale sur le sens des images et l'esthétique du film et dans lequel on voit l'opérateur tourner le film, dans une recherche expérimentale, sur le sens des images et l'esthétique du film.
Jacques Rivette considérait qu'un film raconte toujours l'histoire de son tournage, ce que Sissako met concrètement en scène (Hélène Frappat, Jacques Rivette, Secret compris, Cahiers du cinéma, paris, 2001).

La confusion renforcée par l'image d'une chambre-loge d'acteur mais dans laquelle la robe du juge dont on voit le reflet dans le miroir, est accrochée.
Trois caméras fixes vont ainsi filmer en direct le procès improvisé qui se déroule dans la cour, elles apparaissent à l’écran de manière récurrente, comme d’ailleurs d’autres appareils d’enregistrement.


Ces caméras qui entrent dans le champ d’autres caméras invisibles indiquent qu’il y a bien deux films, un film que nous allons qualifier de documentaire judiciaire - avec toutes les imperfections que revêtent de telles qualifications tant le propos est plus complexe ! - à savoir le film du procès enregistré par les caméras fixes, que nous ne verrons pas dans son intégralité et un autre film, tourné par d’autres caméras, invisibles ; celui de la vie dans la cour où se déroule le tournage, pendant mais aussi hors audience. Sans doute ce dispositif s’impose t-il en partie par le choix du scénario : un procès improvisé qui sera tourné dans son intégralité et dont seulement certaines séquences seront conservées au montage dans le film final. Mais Sissako s’empare de cette contrainte et s’en amuse, montrant ostensiblement ce que tout réalisateur s’attache en général à cacher - les appareils du tournage - dans des images qui font sens, dans un discours à double sens. D’abord, en laissant apparaître les caméras dans le champ, Sissako montre qu’il s’autorise, grâce à la médiation de la fiction, ce qui lui est légalement et concrètement interdit : produire un documentaire sur le procès, c’est-à-dire capter sur le vif le déroulement d’une audience, en montrer l’image réelle. Dans un souci de réalisme documentaire, Sissako prend le risque – ce qui n’est pas le cas pour les images captées par les caméras invisibles - d’une image non travaillée, mal construite, non scénarisée qui intègre les contraintes du terrain. Un ventilateur installé par l’huissier pour rafraichir l’air ambiant, placé dans le champ de la caméra, occupe ainsi la moitié de l’écran. Il ne s’agit pas d’une négligence ; le geste tout au contraire est destiné à produire « l’effet documentaire » souhaité. D’un point de vue proprement iconologique, en multipliant les appareils d’enregistrement saisis dans les plans, le réalisateur pose un acte militant par lequel il refuse de s’approprier le regard du spectateur, lui offrant toujours l’alternative d’un autre point de vue. Les caméras sont multipliées comme sont diversifiés les points de vue eux-mêmes diffusés par des canaux pluriels comme si Sissako voulait maintenir son auditoire en éveil, aiguiser son discernement plutôt que de le happer dans ses images.

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Consulter Mondzain M. J., « L'image et la crise du jugement (entretien) », Esprit, juin 1997.
Cette mise en abyme, par le biais des caméras apparentes, permet également au réalisateur de dessiner l’espace et de rythmer le temps. Concernant l’espace, le film procède par cercles concentriques. Le procès filmé dessine un espace circonscrit par les caméras fixes dont l’angle de prises de vues ne change guère, au risque parfois d’une image imparfaite. Sissako restitue ainsi, à sa manière, – et ce n’est pas la moindre de ses provocations que d’en confier le soin à des caméras interdites de prétoire ! - l’enceinte sacralisée du lieu. Mais les caméras disent aussi l’artificialité du dispositif judiciaire et traduisent l’idée d’une justice-spectacle. Tous ceux qui prennent part au procès se savent filmés et enregistrés ; ils jouent un rôle. Alors qu’ils sont des juges, des avocats, des témoins réels, la présence de la caméra les transforme de fait en personnages et donne un parfum de fiction à leurs récits, pourtant réels. Circonscrire ainsi le lieu de la justice, c’est aussi dire l’exiguïté de la scène judiciaire.
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Contrairement aux films de procès classiques qui invitent le spectateur à siéger virtuellement, soit dans la salle d'audience, soit plus fréquemment auprès de jurés, qui le capturent en quelque sorte - puisque l'objet de ces films est souvent de faire vivre au spectateur l'expérience du procès par la médiation du film - Sissako renvoie, par cette barrière de caméras visibles, le spectateur hors du prétoire. Voir le tournage d'un film interdit d'entrer dans le film. Le procédé scénaristique choisi par Sissako procède à l'inverse du film de prétoire classique. Le spectateur n'est pas invité à « prendre part » au jugement. A aucun moment ce dernier ne se projette auprès du public sur les chaises branlantes et inconfortables de la cour. Son regard est au contraire dirigé par d'autres caméras ; invisibles celles-là, qui lui offrent d'autres points de vue et élargissent son champ visuel à la cour tout entière, voire à ses abords immédiats ou plus lointains. Car autour du cercle du procès, délimité par les caméras fixes et visibles, il y a le cercle de la cour, fermé par les murs et la porte sévèrement gardée, puis celui du quartier, à savoir les abords immédiats avec la vie quotidienne qui continue, cercle qui s'étend plus ponctuellement à l'espace de la ville, où travaille Mélé et où erre Chaka, à celui du pays quand on évoque Tombouctou, du continent et du monde par la traversée du désert d'un groupe de migrants.



Cet espace ouvert renforce par comparaison l’impression d’un lieu judiciaire non seulement hors du monde, mais surtout très rétréci. En convoquant la vie quotidienne dans son film, au-delà de l’espace dessiné par les caméras visibles, Sissako réussit ce tour de force de montrer une réalité qui ne s’invite pas à l’audience. Dans l’espace plus large de la cour ou du monde, c’est à un autre procès que le spectateur est convié : avec d’autres témoignages, ceux portés par les images, qui ne sont pas ceux que le juge retient mais qui traduisent, autrement mais tout autant, les souffrances de l’Afrique. C’est dans cet espace élargi, dans ce lieu de vie que n’est pas le prétoire, que le spectateur est invité à exercer sa capacité de jugement. Ainsi, au-delà du film du procès-judiciaire qui n’en constitue qu’une partie, Bamako est aussi dans son intégralité un film-procès, construit comme une audience au cours de laquelle le réalisateur convoque, à son rythme et à son gré, les témoignages, essentiellement visuels. Il y croise les narrations, non seulement celles des témoins qui se présentent à la barre, mais celles des autres films, dans le film, qui bien qu’en marge du procès, n’ont d’autre objet que de porter témoignage.
Montrant ce que les caméras fixes ne saisissent pas, Sissako nous dit que l’image manquante n’est pas celle que l’on croit. Ce n’est pas tant l’image réelle du procès qui fait défaut dans le processus judiciaire, mais les représentations du réel qui s’arrêtent à la porte du tribunal et restent en marge de l’audience. Par la présence des caméras dans le champ, Sissako circonscrit aussi le temps du procès. Elles apparaissent le temps de l’audience et disparaissent quand la vie dans la cour reprend son cours quotidien. Elles donnent ainsi l’impression d’une justice intermittente. Sentiment qui prend un tour tragique à la fin du film, quand les caméras fixes désertent la cour, comme si la Justice elle-même s’éclipsait, sans avoir eu aucune incidence sur la vie réelle.
Sans doute pour renforcer, tout en le détournant, cet « effet de réel », Sissako fait pénétrer une autre caméra dans ce prétoire de fortune, celle d’un photographe free lance, qui vient assister à l’événement en espérant pouvoir en tirer quelques clichés à monnayer ultérieurement. Ce personnage tout à fait marginal pour le procès autant que pour l’histoire puisqu’il ne participe ni à l’un ni à l’autre, est celui à qui Sissako confie le soin de porter sa réflexion sur l’image.
B - Les films vidéo
Nous découvrons Falaï et sa caméra au moment où le photographe, qui n’est pas inscrit sur la liste des personnes autorisées, soudoie le portier afin de pouvoir pénétrer dans l’enceinte de la cour. C’est ce même gardien, ouvertement corrompu, qui lui rappelle la règle de l’audience : « Si tu entres tu ne vas pas filmer, on ne filme pas ici ». Alors que nous avons précédemment vu que la cour, encombrée de caméras, était précisément un plateau de tournage. C’est une sorte d’oxymore visuel que nous propose Sissako, puisque la verbalisation explicite de l’interdiction de filmer l’audience, coïncide étroitement, avec la représentation de la transgression de la règle, associée à la corruption.

Le discours dépasse ici largement le cadre procédural auquel Sissako est en fait indifférent. Il n’a pas d’ambition pédagogique, ne cherche pas à expliquer le procès. Pour preuve, il en a laissé la conduite intégrale aux professionnels et ne pousse pas le processus jusqu’à son aboutissement, négligeant par morgue ou fatalisme, la phase du jugement. Ce rappel à la loi, tournée en dérision, sonne plutôt comme une accusation. La caméra interdite sert alors à dénoncer, en marge du procès, mais comme un témoignage qui le prolongerait, les incidences des politiques institutionnelles sur le quotidien des populations, en particulier la corruption. La scène permet aussi d’aborder autrement la question de l’image manquante, qui n’est pas l’image interdite du procès, mais celle qui, précisément, se forme derrière la porte.
Le reporter et sa caméra « interdite » sont aussi l’occasion d’une mise en abyme plus éloquente.

En effet, le procès commence au moment précis où Falaï éteint sa caméra. C’est là un effet de réel plus qu’un souci de réalisme. C’est aussi une manière de confirmer que l’image réelle est interdite puisque dans ce prétoire encombré de caméras, seul le « vrai » documentariste, à savoir, celui qui cherche à saisir la réalité, est frappé par l’interdiction. Tandis que l’artiste, lui, s’offre cette liberté. Par ce dispositif, Sissako revendique le caractère fictionnel de son œuvre : il fait du faux avec du vrai. Le réalisateur ne se contente pas de filmer Falaï en train de filmer ; il intègre les images vidéo filmées par ce dernier, hors audience, dans la composition de son film. C’est un nouveau film dans le film.

Il s’agit d’une image silencieuse et de mauvaise qualité, tant au niveau de la pixélisation qu’au niveau du cadrage et de la composition de l’image. C’est une façon d’opposer, sans idée de hiérarchie, le travail de l’artiste qui compose une image - ici Sissako lui-même - et l’activité de celui qui enregistre la réalité crue - le documentariste que Sissako n’est pas -.
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En effet, l'image vidéo, par sa médiocre qualité paraît plus authentique, plus spontanée (Abounaddara, « La preuve par le pixel », L'esthétique à l'heure du pixel, sous la direction de Jacques Aumont, Emmanuelle André et Antonio Somaini, Jeu de Paume, 8 avril 2022 : « La pauvreté de ces images, leur basse résolution, leurs pixels défectueux jouent d'emblée en leur faveur. D'ordinaire ce sont là des défauts mais es défauts deviennent soudain des qualités. »). Elle passe pour le reflet exact de la réalité. Ici l'œil et l'objectif se confondent et semblent donner à voir la réalité telle qu'elle est. Impression renforcée par les dialogues, non sans humour encore une fois. Celui qui se définit comme un criminologue parce qu'il collabore parfois avec la police « quand il y a des crimes, des assassinats, des accidents » et qui se spécialise dans les enterrements parce que « le visage des gens qui parlent ça ne m'intéresse pas, il n'y a pas de vérité. Je préfère les morts, c'est plus vrai » serait ainsi le reporter du réel, voire de la vérité. Ainsi, si hiérarchie il y a, ce n'est pas entre image de fiction et image réelle, mais plutôt entre discours verbal et discours visuel. Preuve encore qu'Abderhamane Sissako, ne veut pas établir une hiérarchie de valeur entre les images, c'est à Falaï qu'il abandonne la dernière séquence de son film. La conclusion du propos est tout entière contenue dans la scène finale, incroyablement courageuse, puisque Sissako conclue son film par les images vidéo surexposées et un vertigineux silence. Cette dernière séquence livre le sens de toute la scénographie ; la mise en abyme procède alors par réflexivité.

C’est la fin du procès ; les caméras ont délaissé le prétoire éphémère l’abandonnant à la population rassemblée autour du défunt et surtout au photographe qui peut en toute liberté désormais documenter les funérailles. Toutefois, juste avant de lui laisser l’écran, Sissako le filme de face. Falaï se tourne vers le public - mais aussi vers le réalisateur dont il relaie alors la parole en miroir - et semble convoquer un autre juge. On l’avait vu en début de procès faire face au juge avec sa caméra et l’interpeler. Par cette nouvelle interpellation, Sissako invite alors le spectateur qui avait été jusque-là tenu à distance du procès à entrer dans le film au moment même où il se termine ; précisément parce que, dans la pensée du réalisateur, l’œuvre de justice peut désormais commencer. Interviewé sur les effets escomptés de son film, A. Sissako répondait modestement : « Ils sauront que nous savons ». C’est exactement ce que dit ce plan : maintenant que vous avez vu, c’est à vous de juger ! Et moins que l’opposé de Sissako, Falaï apparaît alors comme son double. Fiction et réalité s’imbriquant dans un jeu de miroir qui ne permet pas de les distinguer.
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Ainsi ce n'est pas un hasard si A. Sissako choisit de placer sa réflexion sur le rapport de la fiction à la réalité dans le cadre d'un procès. La question théorique n'est pas en effet réservée aux cinéastes, ou plus généralement aux artistes. Elle résonne étrangement dans le cadre du prétoire. Par ce dispositif scénique d'un faux documentaire filmé en train de se faire et d'un film vidéo « authentique » pris sur le vif, Sissako interroge le rapport entre la fiction et la réalité au cœur de l'exercice de justice. Le prétoire n'est-il pas le lieu de création fictionnelle qui mêle étroitement la réalité et l'imaginaire ? Les acteurs du procès ne sont-ils pas des personnages qui jouent un rôle ? Evoquant la dimension performative de l'image et l'inévitable transformation du réel que produit toute captation d'image il semble encore interroger en creux : comment filmer le procès, par qui, selon quelles règles ? Sissako parle par les images et en explore toutes les potentialités de langage et, dans le vertige d'une mise en abyme, nous mène vers une réflexion sur la fictionnalité de la justice. Loin de faire un film de procès, Sissako fait un film-procès qui, non par les mots mais par l'image, n'accuse ni la banque mondiale ni le fonds monétaire international, mais bien l'institution judiciaire elle-même, incapable de réparer l'injustice. C'est le sens de cette cour vide, désertée par la Cour, qui constitue la dernière image. Paradoxalement, l'image de la justice n'est pas rendue par les plans du film documentaire, pourtant réel. Implicitement, Sissako nous dit qu'en filmant une audience, on ne montre pas nécessairement la justice. Bien avant la loi qui permet de filmer les audiences, il en interroge les enjeux et les pratiques. L'image filmée de la justice sera-elle plus vraie ? Quel sera alors le statut du film ainsi produit ? En autorisant l'entrée des caméras dans les prétoires, la loi récente n'a pas résolu ces questions essentielles.
On remarque qu'il est particulièrement significatif que la loi qui vise à restaurer la confiance dans l'institution judiciaire réserve son premier article à la possibilité de capter, par le film, la réalité des procès.
Sur ces questions, consulter Les cahiers de la Justice, 2021/2, n° 2, plus particulièrement « Filmer les audiences ? », p. 193-194.